Notre argumentaire

Nous, militants de Enfance Libre, sommes conscients que notre démarche questionne et remue. Aussi, nous avons prévu cette synthèse de nos arguments pour éclaircir les raisons et la légitimité de notre démarche.

1) Quid des maltraitances et dérives sectaires ?

Le rôle de l’Education Nationale n’est pas de protéger les enfants et la société des maltraitances et dérives sectaires. Le rôle de l’inspecteur académique est uniquement de suivre une procédure cadrée par la loi pour vérifier les moyens mis à disposition de l’enfant pour son instruction.

Leur conférer plus de pouvoir les sortirait de leur champs de compétences et ouvrirait la porte à de l’arbitraire et des abus. En démocratie, le pouvoir d’un agent du gouvernement doit être minimal et dédié à la sécurité et la liberté des citoyens. Pour protéger ce principe crucial, nous invitons donc les inspectés à se soumettre uniquement à la procédure légale et non à toutes les volontés de l’inspecteur, ce qui leur donnerait un pouvoir qu’ils ne sont pas supposés détenir.

Comment les dérives sont-elle donc prévenues pour des enfants non-scolarisés ? Tous les deux ans, les familles en question sont soumises à une enquête de la Mairie, dont l’objectif est de “vérifier les raisons alléguées par les personnes responsables de l'enfant de dispenser l’instruction en famille, contrôler la compatibilité de cette instruction avec l’état de santé de l’enfant et les conditions de vie de la famille”. Cette enquête devrait suffire à sonder le risque de dérive sectaire, de suffisance des ressources matérielles pour que l’enfant ait accès à une instruction et l’inclusion de l’enfant dans la société. Nous consentons à de telles vérifications minimales.

Que l’enfant soit scolarisé ou pas, rappelons que plusieurs forces œuvrent au quotidien pour la protection de l’enfance : l’entourage de la famille, les voisins, les services de renseignement, la MIVILUDES, la Police et la Justice. Toute personne percevant des signes de maltraitance ou de dérive sectaire peut faire sa part en démarchant directement la famille. Si la situation est suffisamment préoccupante, elle peut informer les autorités pour qu’une enquête approfondie puisse être menée. Nous consentons aussi à de telles dispositions si la sécurité de l’enfant est compromise.

Nous rappelons aussi que nous soutenons officiellement OVEO dans sa mission d’abolir les violences éducatives ordinaires et que nous sommes particulièrement sensibilisés à la question de la maltraitance. Nous élevons nos enfants sans punition, menace, chantage ou humiliation. Nous nous efforçons de respecter leur dignité de la même manière que nous respectons celle de nos parents, nos cousins, nos amis, nos invités… Lorsque l’occasion se présente, nous nous efforçons de sensibiliser nos concitoyens sur l’effet des violences éducatives ordinaires, qui peuvent lourdement impacter le développement psycho-affectif et intellectuel de l’enfant.

2) Quid de l’égalité des chances ?

L’école conventionnelle, avec ses classes d’âges, programmes imposés, emplois du temps, niveaux et évaluations a été démontrée comme structurellement inégalitaire et élitiste, au moins depuis Pierre Bourdieu (La Reproduction, 1970). Les études PISA ont révélé que l’école en France est la pire du monde en matière d’aggravation des inégalités. En 2016, la CNESCO (Conseil National d’Evaluation du système Scolaire) confirme ce constat avec son rapport “inégalités sociales et migratoires, comment l'école amplifie-t-elle les inégalités?”. Par ses racines, ses finalités et sa structure, cette institution n’a jamais été conçue pour favoriser l’égalité, mais pour créer une masse de travailleurs obéissants et une petite élite dirigeante. La fable de l’école comme vecteur de justice sociale est encore bien installée aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, et nous rejoignons les intellectuels qui dénoncent la persistance de ce mythe.

De notre point de vue, les inégalités en tous genres résultent du schéma relationnel dominant-dominés observé dans la majorité des organisations humaines, ce qui dépasse donc les clivages famille-école ou privé-public. Tout citoyen réellement sincère dans sa démarche de lutter contre les inégalités devrait boycotter ces organisations pyramidales, créer des organisations horizontales, oser vivre dans un quartier mixte et se mélanger avec des personnes issues d’autres milieux. Il ne suffit pas de mélanger les enfants pour favoriser la mixité : les adultes devraient montrer l’exemple par leur comportement quotidien.

En tant qu’abolitionnistes de la domination de l’adulte sur l’enfant, nous sommes convaincus que l’énergie que nous consacrons à notre cause ne pouvait être mieux utilisée pour lutter contre les discriminations et injustices sociales de toutes les sortes, car un enfant qui n’a jamais été brimé par une figure de pouvoir se laissera moins facilement exploiter et dominer à l’âge adulte. Notre expérience démontre par ailleurs que de tels enfants sont particulièrement sensibles aux injustices et ont tendance à s’investir dans des causes diverses (écologie, société, démocratie…).

3) Comment s’assurer de l’instruction de l’enfant sans contrôle de l’État ?

De notre point de vue, la responsabilité de l’instruction devrait intégralement reposer sur les parents et graduellement être transférée à l’enfant lui-même au fur et à mesure de son émancipation. Le fait que l’inspection académique se proclame systématiquement comme co-responsable est une usurpation du droit naturel des familles de décider si oui ou non elles souhaitent l’aide de l’État pour élever leurs enfants. En principe, le gouvernement doit être à notre service et non nous soumettre à ses volontés. Nul ne devrait subir l’oppression d’un gouvernement et tous devraient consentir à l’action de ses agents. Si le citoyen n’est pas consentant, il est attendu du gouvernement de répondre à l’exigence du citoyen de négocier ses droits. Pour l’instant, le gouvernement n’a pas répondu à nos sollicitations malgré le fait que nous représentons des milliers de sympathisants. Nous considérons que cela est déjà une atteinte à la démocratie.

Pour ce qui est de la viabilité de notre démarche en matière d’instruction, de nombreuses ressources sont disponibles pour expliquer les apprentissages autonomes, à commencer par le film Être et Devenir, le témoignage d’André Stern ou l’étude de Peter Gray sur ce que deviennent les anciens non-scolarisés. Vu que les apprentissages sont guidés par la motivation naturelle de chaque enfant et cadrés par les contraintes de son milieu culturel, chaque parcours est totalement unique. Nous laissons une telle liberté à nos enfants que dans certains cas, ils vont même jusqu’à consacrer toute leur attention à un centre d’intérêt précis pendant plusieurs années. Il est donc absurde de contrôler leur progression selon une quelconque grille de référence ou un rythme de progression standard.

Vu son expérience de vie et sa formation, tout inspecteur porte en lui une vision de l’enfant et de l’apprentissage qui est aux antipodes de ce que nous vivons. Ses croyances sont habituellement engrammées si profondément qu’il lui est difficile d’entrevoir notre vision éducative. Nos paradigmes sont tellement éloignés que l’exercice en devient impossible. Au pire, le contrôle sera vécu comme un viol de notre liberté éducative. Au mieux, il aboutira à un profond malentendu à l’issue duquel les deux partis accepteront de s’ignorer les uns les autres. Notre démarche est citoyenne car elle vise à mettre ce constat en lumière pour que cesse ce qui ne peut être qu’une violence ou une mascarade.

4) N’est-ce pas la porte ouverte à l’abolition de tout contrôle académique ?

En réalité, oui. C’est ce que nous souhaitons, et nous assumons ce positionnement philosophique de vouloir vivre dans une société basée sur l’entraide et le soutien, plutôt que sur la méfiance, la surveillance et la punition. Mais pour commencer, afin de proposer un premier objectif réaliste, nous demandons aujourd’hui seulement la suppression du contrôle pour les familles pratiquant les apprentissages autonomes, convaincus que nous sommes la minorité la plus absurde à contrôler. À plus long terme, il se pourrait que notre lutte s’étende comme une évolution sociétale qui irait de soi. Cette cause pourrait inspirer l’idée de supprimer toute forme de contrôle auprès de parents, de professeurs, de directeurs d’école, et surtout d’inspecteurs.

Et ils auraient d’excellents arguments philosophiques et scientifiques pour cela. Le plus puissant des arguments est l’effet psychologique de la Constante Macabre (André Antibi, 1988) démontrant qu’il ne peut y avoir d’évaluation sans saquer et punir une partie de la population évaluée. Lorsqu’un professeur note, il y a toujours un pourcentage incompressible de mauvaises notes, même lorsqu’une classe est formée d’une sélection d’excellents élèves. Lorsqu’un inspecteur contrôle des dizaines de familles, il émettra toujours un certain pourcentage d’avis défavorables et d’injonctions de scolarisation. Lorsque la vocation d’un rôle est de contrôler, il faut toujours un pourcentage de mauvais à punir pour justifier le rôle lui-même. Même le plus bienveillant des inspecteurs qui cesserait totalement de punir n’aurait plus de raison d’exister, donc il continuera ad vitam, quel que soit le niveau des personnes contrôlées. Surveiller et punir sont indissociables. Ce simple argument devrait suffire à invalider la surveillance systématique de toute minorité, qui se retrouve alors de fait discriminée.

Aussi, comment s’assurer que l’inspecteur est suffisamment ouvert d’esprit et impartial ? Toutes les inspections que nous connaissons pénètrent dans l’intimité de la vie familiale, et les biais cognitifs de l’inspecteur jouent évidemment un rôle dans son interprétation de ce qu’il y observera. Il suffit qu’il s’agisse d’une famille monoparentale, musulmane ou habitant dans une roulotte pour que quantités de suppositions soient faites. Vu la place que prend l’affect dans la rencontre entre deux personnes, qui est loin d’être un procès en bonne et due forme où un procureur et un avocat seraient entraînés à filtrer les biais, il est tout bonnement impossible de rester neutre. Il suffit que l’inspecteur partage un centre d’intérêt avec un des parents (comme la pêche ou les échecs) et cela suffira à biaiser le résultat du contrôle, pour ne pas entrer en conflit de loyauté avec un semblable. On pourrait demander l’avis de plusieurs inspecteurs différents ou inspecter les inspecteurs, mais le problème ne sera jamais totalement résolu.

Nous n’entretenons évidemment aucun ressenti personnel envers les personnes qui inspectent. C’est leur rôle et leur pouvoir qui nous dérange, et nous pensons que ce serait d’utilité publique que de les reconvertir en facilitateurs qui apporteraient leur soutien aux professeurs et familles qui le demanderaient. Ils n’auraient alors que des personnes consentantes à aider et plus personne à violenter. Nous sommes donc tout à fait sérieux en invitant un maximum d’inspecteurs à rejoindre notre cause lorsqu’ils auront pris conscience que leur rôle est structurellement néfaste à la société.

5) N’est-ce pas la porte ouverte à l’abolition de l’obligation d’instruction ?

Le droit fondamental de tout enfant d’accéder à une instruction est logiquement associé à une obligation des parents d’offrir cet accès, et à l’État de les soutenir dans cette mission.

À une époque où la IIIème République s’est donnée pour mission de se moderniser, de s’industrialiser et de se militariser, donc notamment d’unifier la nation sous une langue commune et d’instruire tous les enfants de la même manière, l’obligation d’instruction fut assimilé à l’obligation d’aller à l’école dans l’esprit de tout un chacun. Cette époque et ses finalités étant aujourd’hui révolues, une large majorité de familles étant suffisamment compétentes pour instruire leurs enfants et les ressources pour accéder à une instruction étant abondantes, il serait absurde d’interpréter l’obligation d’instruction de la même manière aujourd’hui. L’école est loin d’être une évidence incontournable : c’est un service optionnel à l’usage de familles qui n’ont pas l’envie ou le temps de prendre l’entière responsabilité de l’instruction de leurs enfants. L’inspection des familles non-scolarisées est loin d’être une nécessité absolue : elle devrait se transformer en un service de soutien aux familles qui en auraient besoin.

Nous ne questionnons donc pas le droit de l’enfant d’accéder à une instruction. Dans le contexte actuel, nous questionnons le fait d’associer cela systématiquement à une obligation que le gouvernement se devrait de surveiller. Nous questionnons le fait que l’État continue de se considérer systématiquement responsable de l’instruction de tous les enfants, jusqu’à pénétrer dans la vie privée de parents qui ont choisi en âme et conscience de s’occuper eux-mêmes de leurs enfants.

6) Envisager la désobéissance civile, n’est-ce pas la porte ouverte au chaos ?

Rappelons en premier lieu que les militants d’Enfance Libre n’ont pas forcément vocation à désobéir. Si le gouvernement est prêt à négocier et que nous arrivons à un accord raisonnable, alors il n’y aurait plus de raison de le faire. S’il nous ignore, alors nous userons de toutes les voies légales que nous pouvons imaginer pour amener le gouvernement à céder. Si cela ne marche toujours pas, alors nombre d’entre nous accueillerons d’abord les inspecteurs en leur disant que nous subissons l’exercice par la force, et que nous ne sommes fondamentalement pas d’accord avec ce viol de nos droits naturels.

Si le gouvernement reste insensible à notre cause, il se peut que la conscience personnelle de certains d’entre nous cesse de pouvoir continuer à recevoir l’inspecteur. Ces militants refuseront alors tout contrôle et assumeront les conséquences légales afin de mener le combat politique jusqu’au tribunal et obtenir gain de cause. La désobéissance civile serait donc un ultime recours qui a maintes et maintes fois démontré sa légitimité dans le processus démocratique pour faire avancer les droits civiques, et nous assumerons pleinement de refuser les lois injustes d’un gouvernement doté d’un pouvoir illégitime. La désobéissance civile n’est donc certainement pas une porte ouverte au chaos vu qu’il a été à l’origine de tous les progrès sociaux. C’est une nécessité pour lutter contre les violences institutionnelles. À condition d’être utilisée comme ultime recours, avec la défense des minorités et l’extension des libertés comme objectif, avec sagesse et parcimonie, avec la sympathie de l’opinion publique, avec des arguments forts, avec le concours de nombreux militants, avec un gouvernement qui dérive vers l’autoritarisme et le mépris de ses citoyens minoritaires… alors la désobéissance civile est indispensable à la vie démocratique du pays.