Défaillante, inégalitaire et dogmatique, l'Éducation Nationale n'a pas de leçon à nous donner

Pourgues, Le Fossat, le 28 février 2019

Lettre ouverte à l'attention de :
Monsieur le Président de la République Emmanuel Macron
Monsieur le Ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer
Madame la Rectrice de Toulouse Anne Bisagni-Faure
Monsieur le DASEN de l'Ariège Jean-Luc Duret
Monsieur le député de la 2ème circonscription d'Ariège Michel Larive
Monsieur le sénateur d'Ariège Alain Duran

Madame, Messieurs,

Nous, Ramïn Farhangi et Marjorie Bautista, vous rappelons que nous souhaitons déroger à l'obligation d'instruire notre enfant selon les normes du socle commun et nous souhaitons donc être exemptés de tout contrôle par l'inspection académique.

Suite à notre lettre ouverte du mardi 12 février, alors que notre couple s'est lancé en cavalier seul, nous avons reçu en deux semaines un soutien considérable. 27 000 personnes ont lu notre lettre. 2500 personnes ont signé notre pétition. 5 nouveaux foyers ont rejoint notre mouvement pour revendiquer leur liberté éducative avec nous. François Bégaudeau parraine notre cause. Nous espérons que tout cela donne déjà suffisamment de poids à notre cause pour ouvrir un espace de négociation avec nous.

Sur les réseaux sociaux, nos contradicteurs nous ont principalement adressé trois critiques auxquelles nous aimerions répondre publiquement.

La première est que notre individualisme nuirait à l'égalité des chances. Déserter le système scolaire gouvernemental reviendrait à cultiver le chacun-pour-soi et l'élitisme. Nous recevons ainsi curieusement une leçon en matière d'égalité alors que le système scolaire conventionnel établi partout dans le monde, que ce soit dans le privé ou le publique, a été démontré par Pierre Bourdieu depuis 1970 comme favorisant la reproduction des classes sociales (1). Plus récemment, les études PISA ont prouvé que le système français, particulièrement élitiste, est ce qu’il y a de pire dans le monde en matière d'aggravation des inégalités sociales (2). Il semblerait que la culture de compétition et du tous-contre-tous soit fortement ancrée chez nous, favorisant la fabrication d'une pyramide sociale tellement inerte qu'elle aurait pu résulter d'un système de castes plutôt que de notre système dit "méritocratique" en théorie.

Malheureusement, le gouvernement continue à chaque occasion qui se présente de propager le mythe que l'école fabriquerait de l'égalité plutôt que des hiérarchies, par exemple lorsqu'il présenta à l'issue du conseil des ministres du 5 décembre 2018 son projet de loi dit "école de la confiance", dont voici un extrait :

L’école républicaine porte une double promesse : l’élévation du niveau général des élèves et la justice sociale. [...] Accomplir cette double promesse républicaine est la condition de la cohésion de la Nation comme de la liberté de chaque citoyen. Elle demande une confiance complète et constante de la société en son école.

En fait, l'école a été conçue depuis le XIXème siècle pour alimenter la machine économique avec une masse de travailleurs obéissants et une petite élite dirigeante, et non pour mettre tout le monde sur la même ligne de départ en espérant que des exercices de mémorisation et de calcul sauront départager avec justesse les plus méritants des moins méritants. Le parcours scolaire étant conçu pour favoriser les plus aisés, les dés sont pipés depuis la naissance. Les diplômes légitiment alors aux yeux de tous le statut des dominants, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Une fois de plus, nous n'avons pas inventé cette thèse, qui vient de Pierre Bourdieu, preuves à l'appui. L'expérience personnelle de chacun saura aussi confirmer que le plus habituellement, à quelques exceptions près qui confirment la règle, les enfants d'ouvriers deviennent ouvriers, et les enfants de cadres deviennent cadres. Cessons donc de donner de faux espoirs comme quoi plus d'école fabriquera toujours plus d'égalité des chances, car c'est bien le contraire qu'elle produit de par sa conception de base. De notre point de vue, c'est plutôt en abolissant la domination des adultes sur les enfants que nous prenons le problème à la racine et favorisons la lutte contre les inégalités sociales de toutes natures, car un enfant qui a été respecté et dont la liberté n'a pas été dépossédée ne se laissera jamais séduire, exploiter ou abuser par un dominant.

Nos contradicteurs nous adressent une deuxième critique : l’exemption de tout contrôle pour les familles pratiquant les apprentissages autonomes serait une porte ouverte au repli-sur-soi et aux dérives sectaires.

Tout d'abord, cette critique émane du préjugé que les enfants non-scolarisés vivraient en vase clos, cloîtrés à la maison avec les membres de leur famille. À notre connaissance, il n'existe aucune enquête qui prouverait une thèse aussi étrange. Au contraire, le mouvement des familles non-scolarisées est composé de milliers d'enfants qui vivent pleinement en contact avec le vaste monde et côtoient une large diversité de personnes au quotidien jouant différents rôles et métiers, allant du nourrisson jusqu'au vieillard. Pendant ce temps, les écoliers ne côtoient que d'autres élèves de leur âge et des professeurs qui n'ont habituellement jamais connu autre chose que le milieu scolaire, qui nous semble être trop différent du monde réel. Nous nous efforçons au quotidien de faire mieux que l'école en matière d'ouverture au monde, en vivant justement en contact avec la réalité.

Cette critique émane aussi de la fausse croyance que l'inspecteur académique serait la seule personne qui surveille les familles non-scolarisées. À notre connaissance, nos familles sont intégrées dans un tissu relationnel plus large, et c'est d'ailleurs un sacré défi pour elles que d'assumer et de justifier leur avant-gardisme auprès de leur entourage. Tous les deux ans, nos familles reçoivent aussi un agent de la mairie qui vient vérifier les conditions dans lesquelles évolue l'enfant. Cela peut justement être utile pour les quelques exceptions qui vivent dans un isolement total. Si cet agent de la mairie perçoit des signes inquiétants de négligence, de maltraitance ou de dérive sectaire, il peut, comme tout un chacun, transmettre une information au service compétent pour assurer la protection de l’enfant. Nous ne contestons pas cette vérification minimale qui peut effectivement sauver certains enfants de situations graves.

Par ailleurs, nous ne contestons pas non plus le travail de la police, des renseignements ou de la MIVILUDES (mission chargée de surveiller les dérives sectaires). La population française toute entière, scolarisée ou pas, est surveillée par des professionnels du renseignement. Nous devrions attendre de l'Éducation Nationale de se concentrer sur son rôle premier de faire fonctionner son école gouvernementale plutôt que de lui confier une diversité de missions allant jusqu’à la prévention de l'embrigadement sectaire, la radicalisation et le terrorisme. Ce n'est tout simplement pas de leur ressort. Contester l'inspection académique des enfants libres ne revient donc en aucun cas à ouvrir la porte vers toutes les dérives possibles et imaginables.

Et finalement, si nous observons en quoi consiste le travail d'une secte, c'est celui de prendre le contrôle sur un esprit faible et facilement manipulable, le couper de sa famille, le convaincre que les membres de la secte sont les élus qui détiennent la vérité et que les autres ont tort, lui enlever sa liberté de penser et de s'exprimer par lui-même en lui enseignant une série de choses incontestables, le soumettre à des rituels et des supplices quotidiens, lui promettre le salut à l'issue d'un parcours exigeant une stricte discipline, où la soumission, le déni de soi et l'auto-flagellation font justement partie du jeu. Ce parcours est habituellement parsemé de nombreux niveaux à passer en obéissant tout du long à des maîtres qui ont atteint le niveau ultime. Une fois qu'une secte devient victorieuse et s'établit comme l'unique religion, plus personne n'arrive à même imaginer une quelconque alternative. Il est admis que ce système annihilant toute liberté individuelle et toute créativité chez ses disciples est justifié pour le bien de chacun (comme la réussite sociale et la liberté du citoyen, par exemple) et même pour un bien commun universel plus grand que soi (comme l'égalité des chances, la fraternité et la gloire de la nation par exemple). Les adeptes de la pensée de groupe entretiennent alors aisément une rhétorique du "soit tu es avec nous, soit tu es contre nous". Ils cautionnent l'intimidation des opposants, persuadés jusque dans leur chair de la nécessité de les convertir de force ou les éliminer. Aucune de ces pratiques n'existe dans notre quotidien ordinaire de famille qui fait son petit bonhomme de chemin. Par contre, nous invitons l'Éducation Nationale à faire son introspection et questionner si elle peut légitimement se positionner en donneuse de leçons en matière d’esprit critique et de tolérance.

Enfin, nos contradicteurs nous défient avec une troisième critique, comme quoi l'inspection serait nécessaire pour protéger les enfants non-scolarisés de parents incompétents en matière d'instruction. Rater l'instruction de son enfant l'empêcherait d'accéder à son autonomie intellectuelle et sociale, et serait donc une forme de maltraitance.

C'est justement là le fond du débat. L'école supposée "de la confiance" est entièrement fondée sur l'hypothèse qu'il faut se méfier des parents et ne pas les laisser prendre toute la responsabilité de l'éducation de leurs enfants. Présumés coupables d'incompétence et d'irresponsabilité, il faudrait donc les soumettre à une enquête systématique dont l'objectif est de scolariser les enfants de force si le rectorat juge cela nécessaire.

Il y a trois problèmes avec cette hypothèse. Le premier est qu'elle surestime la compétence du système éducatif français en matière d'instruction. L'école est loin de garantir l'instruction minimale ou les compétences pour intégrer la vie active. Il y a 7% d'illettrés en France, c'est-à-dire 2,5 millions d'adultes qui sont tous allés à l'école et qui ne savent pas lire (3). Le chômage des jeunes atteint 22% en France versus une moyenne OCDE de 12% (4). Difficile pour l'Éducation Nationale de se positionner en donneuse de leçon en matière… d'instruction ! Étonnant qu'elle puisse se positionner comme juge et partie pour décider de celles et ceux qui mériteraient d'être scolarisés de force !

Le deuxième problème avec cette hypothèse est que de nombreux exemples prouvent qu'une scolarité guidée par des professionnels de l'instruction est loin d'être incontournable pour qu'un enfant soit pleinement instruit. Des dizaines de milliers de familles aux Etats-Unis, des milliers de familles en France pratiquent aujourd'hui les apprentissages autonomes et informels. Les enfants de ces familles ordinaires, issues de la classe moyenne, apprennent à lire, écrire, compter et tout le reste sans qu'un éducateur planifie, contrôle ou évalue un quelconque enseignement. Les apprentissages dérivent comme effets secondaires de la vie ordinaire d'un enfant libre de jouer, d'explorer et de tâtonner. Ceux d'entre eux qui montrent de grande difficultés vis-à-vis de la lecture à 6-7 ans auraient été identifiés comme dyslexiques dans le système conventionnel, et mis sous pression pour suivre une scolarité bon an mal an. Dans notre paradigme, les parents laissent ces enfants tranquilles, confiants qu'ils sauront lire quand ce sera le moment juste pour eux. Certains apprennent effectivement tard, même jusqu'à 13 ans pour les plus tardifs, mais ils apprennent à surmonter leur difficulté en toute autonomie, et ils finissent tous par maîtriser cette compétence essentielle. Entre temps, ils auront pu se dédier à des apprentissages plus abordables et plus utiles pour eux, conservant leur curiosité, leur confiance et leur optimisme quant à leur capacité d’apprendre. Notre expérience nous laisse penser que le fait de mettre toute la population sous pression pour commencer à apprendre à lire à 6 ans fabriquerait une masse de faux dyslexiques. Il se peut qu'une telle approche soit contre-productive et qu'elle explique même une part de l'illettrisme, qui résulterait d'un sentiment d'impuissance acquis suite à des années de scolarité durant lesquelles l'enfant aura constamment été mis en échec. Il se peut que la théorie des âges sensibles de Piaget et consorts (comme quoi on rate le coche si on n'apprend pas une compétence à un certain âge) condamne de nombreux enfants à la résignation, à l’échec scolaire voire au rejet de toute forme d’apprentissage.

Le troisième et dernier problème avec cette hypothèse est qu'elle va à l'encontre du droit naturel des familles de disposer d'elles-mêmes. Des parents accueillent un enfant au sein de leur foyer ; ils en sont alors entièrement responsables. La vie est faite ainsi. Le fait qu'un État vienne ensuite prendre une partie voire toute cette responsabilité est une usurpation si elle n'est pas faite avec le consentement des parents. Par exemple, nous, Marjorie et Ramïn, ne sommes pas d'accord pour que le gouvernement vienne exercer ne serait-ce qu'un millionième de cette responsabilité, à moins que notre fils souhaite suivre une scolarité classique par lui-même. Donc, si le gouvernement exige un jour de jouer un rôle dans l'éducation de Zeÿa malgré lui et malgré nous, il devra passer en force, et nous vivrions cela comme une extrême violence. Le rôle de l'inspection académique étant d'évaluer si oui ou non nous serions suffisamment aptes à élever notre fils par nous-mêmes, cette inspection est déjà une atteinte à notre dignité. Elle se base sur une présomption de culpabilité infondée, nous chargeant de prouver notre compétence et notre sens des responsabilités. L'épée de Damoclès d'une scolarisation forcée ne devrait pas planer sur une famille non-scolarisée. Une telle éventualité n'est ni plus ni moins violente à nos yeux qu'un mariage ou un travail forcé.

À l'issue de cette négociation, nous espérons obtenir ce qui devrait être une évidence dans un état de droit : présumer les familles innocentes plutôt que coupables. Les autorités devraient partir du principe a priori que toute famille non-scolarisée est suffisamment compétente pour prendre l'intégralité de la responsabilité éducative. Il ne devrait donc pas y avoir surveillance systématique à caractère préventif, mais convocation sur la base de faits avérés de négligence ou de maltraitance. Voilà qui remettrait le monde à l'endroit.

Nous rappelons que malgré toutes nos critiques envers l’école gouvernementale, nous ne demandons en aucun cas sa réforme ou sa refondation. Nous ne nous sentons tout simplement pas concernés par elle. Nous tolérons son existence et respectons ceux qui continuent de lui accorder leur confiance et l’instruction de leurs enfants. Ce que nous refusons, c’est que son monopole s’impose à nous qui sommes en si profond désaccord avec sa vision et sa structure toute entière.

Nous réitérons donc aujourd'hui que nous ne reconnaissons ni la pertinence du socle commun ni la légitimité de l'inspection académique, et par conséquent, nous demandons à être exemptés à vie de tout contrôle.

Nous nous tenons à votre disposition pour les suites à donner à ce courrier.

Veuillez agréer, Madame, Messieurs, l'expression de notre profond respect.

Marjorie Bautista et Ramïn Farhangi

Sources :
(1) La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Editions de Minuit (1970).
(2) Pisa 2015:
la France, 27e du classement, reste la championne des inégalités, par Anna Benjamin, L'Express en ligne, 6 décembre 2016.
(3)
Pour les générations les plus récentes, les difficultés des adultes diminuent à l’écrit, mais augmentent en calcul, Nicolas Jonas, division Emploi, Insee Première n°1426 (décembre 2012).
(4) Données OCDE -
https://data.oecd.org/fr/unemp/taux-de-chomage-des-jeunes.htm

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Mouvement Enfance Libre (www.enfance-libre.fr)

Cette lettre ouverte est publiée sur le site Enfance Libre, le mouvement qui revendique une abolition du contrôle de l'inspection académique. Les propos de cette lettre n'engagent que leurs auteurs et non l'ensemble des militants du mouvement.

Les auteurs

Anciens membres fondateurs de l'école Dynamique à Paris 14ème (école démocratique, privée hors-contrat) de 2015 à 2017, Marjorie et Ramïn sont aujourd'hui facilitateurs de vie collective à l'éco-village de Pourgues.

Marjorie est diplômée de l'Université de Valrose d'une licence de Physique, ancienne professeure des écoles (cinq années en école primaire publique et une année en école privée).

Ramïn est diplômé Ingénieur de l’École Centrale Paris et Cornell University, ancien consultant en direction générale d'entreprise au Boston Consulting Group et ancien professeur de Mathématiques et Sciences Physiques (trois années en collège-lycée privé). Ramïn est également l'auteur du livre Pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent (Actes Sud, 2018).

Ramin Farhangi