[Poisson d'Avril] Inspectrice académique, je quitte l'Éducation Nationale et je rejoins Enfance Libre

Martine Dumont, Inspectrice Académique, annonce sa démission et rejoint Enfance Libre. Cette désobéissance inédite au devoir de réserve promet de remuer le débat public sur l'école et renforcer les mouvements qui revendiquent des alternatives. Un militant d'Enfance Libre est allé à sa rencontre pour une interview exclusive.

Enfance Libre : Martine Dumont, voilà un nom qu'on n'est pas prêt d'oublier. Qui êtes-vous ?

Martine Dumont : j'ai intégré l'Éducation Nationale en tant qu'institutrice en 1985. Venant d'une famille socialiste et d'un milieu ouvrier, l'école fut toujours pour moi le principal vecteur de lutte contre toutes les formes d'inégalités. J'ai enseigné en ZEP pendant 13 ans, me sentant investie d'une mission de traiter le problème à la racine. J'ai ensuite rejoint le corps des Inspecteurs Académiques pour accroître mon champ d'action. Après 33 ans de loyaux services, je rends aujourd'hui mon tablier.

EL : pourquoi démissionner ? Est-ce un acte de vengeance contre une administration qui vous aurait malmenée ?

MD : pas du tout. Je n'ai rien contre mes collègues, ma hiérarchie ni personne. Je démissionne parce que je me sens aujourd'hui prête à admettre que je me suis trompée. Force est de constater qu'en 33 ans de métier, j'ai alimenté un système qui n'a cessé d'aggraver les inégalités. Du coup, soit on questionne la méthode, soit on questionne l'idéologie. Après un siècle et demi d'échec de notre institution, je pense qu'il est temps de questionner la pertinence du récit fondateur de l'école et les bases mêmes de l'ensemble du système. Je ne veux plus contribuer au mensonge comme quoi plus d'école fabriquerait plus d'égalité, et que Monsieur Blanquer continue de perpétuer aujourd'hui.

EL : et le devoir de réserve ? Vous ne craignez pas les conséquences ?

MD : que pourrait-il m'arriver ? Me faire virer ? (rires) Au diable le devoir de réserve. La guerre est déclarée.

EL : est-ce qu'une expérience ou une lecture en particulier aurait déclenché cette prise de conscience ?

MD : je dirais que l'enquête PISA 2006 [Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves, NDLR] montrant le système scolaire français comme une anomalie statistique en matière d'aggravation des inégalités, a été un premier choc. J'étais déjà consciente des effets mis en lumière par Pierre Bourdieu [le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique », qui contribue à donner une légitimité au rapport de force à l’origine des hiérarchies sociales, NDLR], mais je n'imaginais pas que ce soit plus prononcé en France qu'ailleurs. Au contraire, je pensais que l'État Français, la culture et la mentalité françaises, si attachés au principe d'égalité des chances, auraient fabriqué un des systèmes les plus performants en la matière. J'ai alors sensibilisé ma hiérarchie, les directeurs d'écoles et les professeurs sans relâche pour organiser des cercles de réflexion et imaginer des solutions bien concrètes à déployer sur le terrain. Malheureusement, mes collègues sont toujours trop occupés, et je dois avouer que j'ai aussi été vite rattrapée par la routine des contrôles. PISA 2009, 2012 et 2015 n'ont fait que confirmer la tendance et l'absence d'une réponse efficace de l'État. Je comptais alors beaucoup sur l'étude 2016 du CNESCO [Inégalités sociales et migratoires : comment l'école les amplifie, Conseil National de l'Évaluation du système scolaire, NDLR], qui promettait d'être un sacré coup de pied dans la fourmilière. Dès sa sortie, je l'ai lu entièrement, et une fois arrivée aux préconisations, je n'ai ressenti aucun enthousiasme. Ça manquait cruellement d'imagination et d'audace. On y recommandait encore et toujours plus de la même chose. Rien qui ne me laissait croire en une quelconque perspective, qui me permettait de penser que les choses pourraient réellement changer. Je pense qu'à ce moment-là, j'ai perdu toute foi en l'Éducation Nationale.

EL : qu'attendiez vous au juste de l'Éducation Nationale ?

MD : je ne sais pas. À mon niveau, je dois avouer que je ne me sentais pas la légitimité d'imaginer une stratégie pour l'avenir de notre système éducatif, donc j'attendais que les élections Présidentielles mettent le débat au centre et que le Ministère se saisisse sérieusement du sujet. J'attendais que quelque chose de fort vienne d'en haut, et ça me paraissait évident vu l'ampleur du problème. Mais il faut se rendre à l'évidence : le débat public sur l'égalité des chances est quasi inexistant, et lorsque le sujet est mentionné, on a droit à des lieux communs, sans aucune profondeur de réflexion. Et pour ce qui est des membres du gouvernement, je ne sais plus quoi penser. Les discours sont toujours flamboyants d'espoir, mais les moyens entrepris ne sont jamais à la hauteur. J'attendais un grand sursaut, comme en Finlande durant les années 70.

EL : la Finlande vous semble proposer un système exemplaire ?

MD : je ne pense pas que qui que ce soit détienne une solution ultime, et les spécificités de chaque géographie fait qu'on ne peut pas transposer les choses de manière mécanique. Mais un pays qui a osé un mouvement fort de décentralisation et l'abolition de l'inspection académique, qui rémunère ses profs aussi bien que des médecins, qui a radicalement élevé le niveau scolaire général, qui a réduit le niveau de violence et de stress scolaire, qui assure la gratuité des fournitures, de la cantine et du transport, qui a réussi à réduire les inégalités de 25% et où il n'existe pas d'école privée... ça mérite qu'on se penche sur la question.

EL : n'est-ce pas contradictoire de rejoindre Enfance Libre alors que vous soutenez l'idée d'une école 100% publique ?

MD : où est l'école publique en France ? J'ai cru travailler pour une école publique mais je ne la vois plus ainsi. En France, il y a une école gouvernementale pilotée par des technocrates, loin du terrain. Une structure aussi sclérosée entraîne forcément des frustrations chez les usagers, qui n'ont aucune influence sur le système, donc bon nombre sont amenés à la déserter pour fabriquer leurs propres écoles. Le clivage public-privé est un faux débat qui nous fait oublier le fond du problème. Le système est tellement centralisé qu'il n'y a aucune école qui, d'une part, appartienne à la population, suffisamment pour qu'elle soit considérée comme républicaine, au sens "chose publique", et d'autre part, garantissant un accès égalitaire à tous à une instruction. On a forcé la population à devoir choisir soit l'un, soit l'autre, plutôt que les deux en même temps, comme en Finlande. C'est ainsi que nous continuons à détruire notre service public. Il nous reste un monolithe en ruine, au bord de l'effondrement, subissant quotidiennement l'opprobre des médias, du peuple et de son propre personnel.

EL : le constat sonne juste, mais en quoi Enfance Libre vous semble proposer une solution au problème ?

MD : je pense que la France n'a pas la même faculté que les pays nordiques pour résoudre ses problèmes de manière harmonieuse. Je pense que nous avons intégré jusqu'au plus profond de notre psyché une mentalité de révolutionnaires, qui a besoin de vivre le conflit pour aller jusqu'au bout d'une certaine logique de rupture. Aujourd'hui, je rejoins Enfance Libre pour proposer de supprimer tout bonnement l'inspection académique et basculer vers un système où la confiance est au coeur, plutôt que la surveillance et le déroulé d'un protocole.

EL : même pour nous, qui ne reconnaissons aucun programme ni socle commun ?

MD : je ne suis pas forcément d'accord avec votre manière d'instruire vos enfants sans cadre formel, mais votre argumentaire m'a convaincue. Je pense que vous devriez avoir le droit de vivre votre approche éducative et assumer totalement les conséquences de vos choix. Par exemple, au Royaume-Uni, ni le gouvernement ni la Reine ne prennent l'ultime responsabilité. Celle-ci revient aux parents. En tant que représentante de l'État, j'étais chargée de vérifier l'instruction que les parents donnent à leurs enfants, et cela me paraissait parfois étrange de devoir prendre une part de responsabilité alors que j'étais en total désaccord avec la philosophie éducative de la famille.

EL : quelle vision souhaitez-vous porter à travers votre engagement avec Enfance Libre ?

MD : je pense que nous pourrons inspirer ensemble la refondation d'un système scolaire diversifié, où l'école appartiendrait réellement à ses acteurs : profs, élèves et parents. Pour aboutir à ce résultat d'une école réellement publique où la confiance est au centre, je pense qu'il faut paradoxalement passer par la défiance envers toute autorité centralisée, au moins durant un certain temps. Le peuple a besoin de s'approprier le débat éducatif et contribuer à bâtir une école à l'image de notre idéal démocratique. Parfois, lorsqu'on s'est enfoncé trop profondément dans l'élitisme et l'accroissement des inégalités, il vaut mieux accélérer l'effondrement du système pour refonder la chose sur la base d'une narration plus saine et plus honnête.

EL : tout cela est prometteur et nous nous réjouissons à l'idée de travailler avec vous. Que prévoyez-vous pour la suite ? De quoi comptez-vous vivre ?

MD : je ne sais pas. Emmerdeuse professionnelle, vous croyez que c'est bien payé ? (rires).

EL : Un mot de la fin ?

MD : liberté, égalité et poisson d'avril.

Ramin Farhangi